L’IA va tuer les développeurs. Vraiment?

IA remplacera les développeurs, vraiment?

Cette semaine, je lisais un article à propos de la « SaaSpocalypse« , l’idée selon laquelle l’IA générative permettra aux entreprises de bâtir leurs propres outils logiciels, de se libérer des abonnements SaaS coûteux, et de ne plus dépendre des développeurs externes. Le modèle du logiciel tel qu’on le connaît serait sur le point de se faire avaler par l’intelligence artificielle.

J’ai bâti des plateformes SaaS depuis plus de vingt ans. J’ai architecturé des systèmes complexes, géré des équipes de développement, trouvé des solutions à des problèmes qui n’étaient pas supposés en avoir, navigué des migrations périlleuses, géré des incidents en production à 2h du matin ou assis sur le trottoir à l’extérieur d’un Starbuck au Mexique. Et quand je lis ce genre de prédiction, je ne peux m’empêcher de penser qu’à une seule chose: ceux qui croient à ça, ce sont les gens qui n’ont jamais développé de logiciel de leur vie.

Ce n’est pas une critique. C’est un biais cognitif classique: plus on est loin de la réalité d’un domaine, plus on sous-estime sa complexité.

Écrire du code, c’est la partie facile

L’IA générative produit du code fonctionnel. Et oui, c’est impressionnant. Mais confondre écrire du code avec bâtir et opérer un logiciel, c’est comme confondre « poser des briques » avec « construire un building ».

Un logiciel en production, c’est autrement plus complexe. C’est une quantité phénoménale d‘éléments interconnectés et inter-dépendants. Il y a la gestion des états, la cohérence du data, les migrations de schéma, les intégrations third party qui pètent out of nowhere, les edge cases qu’on peut seulement voir dans de vraies conditions réelles, la sécurité, la performance, l’observabilité, le déploiement continu, la gestion des incidents, etc. Tout ça dans un système qui évolue, porté par une équipe, avec des contraintes métier qui changent et une dette technique qui s’accumule.

L’IA ne comprend pas le système dans son ensemble. Elle ne gère pas le contexte implicite qui vit dans la tête de l’équipe depuis trois ans. Elle ne prend pas de décisions architecturales sensées face à l’ambiguïté. Elle peut accélérer considérablement un développeur compétent, absolument! Mais elle ne le remplace pas.

N’oublions pas ce que fait présentement l’IA. L’IA générative fait une chose, et une chose seulement: elle prédit le prochain mot selon un modèle mathématique de prédiction. C’est tout! (Oui, bon je résume, mais c’est quand même ça).

L’entropie

Il y a un concept en génie logiciel qu’on appelle l’entropie: tout système tend naturellement vers le désordre avec le temps. Chaque modification, chaque correctif, chaque nouvelle fonctionnalité augmente la complexité. Les dépendances s’accumulent, la structure se dégrade, les effets de bord se multiplient.

Un logiciel généré par IA et livré sans architecture solide ni expertise technique pour le maintenir accumulera cette entropie très rapidement. Après quelques mois d’ajustements improvisés, le système deviendra inévitablement fragile, difficile à modifier, dangereux à opérer. La dette technique qui résulte de ce genre d’approche finira par coûter beaucoup plus cher que ce qu’on croyait pouvoir économiser.

Les voitures volantes

Ça me rappelle quand j’étais jeune, début des années 80 (ça fait pas si longtemps, OK ?). On s’imaginait qu’en l’an 2000, tout le monde se déplacerait en voiture volante. On sait déjà faire voler des choses, on sait faire rouler des voitures, donc on fera voler des voitures! Ça va de soi!

Ce que personne n’anticipait, c’est tout ce qui n’est pas la technologie elle-même: l’infrastructure, la réglementation, la gestion du trafic tridimensionnel, la formation, les assurances, les accidents. Des problèmes d’une complexité massive, complètement étrangers à la propulsion d’une masse métallique dans les airs.

C’est exactement ce qui se passe avec les prédictions sur l’IA. On voit l’IA écrire du code convaincant, et on extrapole vers la disparition des SaaS et des développeurs, sans voir tout ce qui n’est pas l’écriture de code.

La voiture volante n’est pas arrivée. Mais l’aviation commerciale a quand même transformé le monde. Le changement réel est souvent adjacent à la prédiction initiale, pas identique à celle-ci.

Ce qui va vraiment changer

L’IA va transformer le développement logiciel de façon significative. Les développeurs séniors vont devenir encore plus productifs. Les juniors ayant appris à coder avec ChatGPT et Cursor ne se trouveront plus d’emplois. Certains outils SaaS qui ne font qu’une seule chose vont disparaitre. La pression sur les prix va s’intensifier.

Mais l’idée qu’une entreprise remplacera son ERP ou son LMS par un logiciel maison généré par IA et le fera tourner sans expertise technique interne, c’est une illusion.

La complexité inhérente aux systèmes humains, aux organisations, aux contraintes métier changeantes ne disparait pas parce qu’on a un meilleur outil de génération de code.

Au final, la SaaSpocalypse, c’est du clickbait, du marketing pour nous vendre… wait for it…

… une autre IA générative! 🤦‍♂️

Oui, mais l’IAG ?

Oui, dans 50 ans, l’IA remplacera probablement une bonne partie des logiciels qu’on connaît aujourd’hui. Quand l’IAG, l’intelligence artificielle générale, sera réalité. Une IA qui raisonne, planifie, comprend le contexte humain et prend de vraies décisions autonomes. Pas l’auto-complete sophistiqué qu’on a aujourd’hui 😄.

Sauf que si l’IAG arrive pour vrai, le sort du SaaS et des logiciels sera le dernier de nos soucis. Ce ne sera plus une transformation de l’industrie du logiciel. Ce sera une transformation de la société au grand complet, en profondeur et sur tous les plans.

Bref, ce sera Skynet 😉.

Et le problème de la prochaine génération 😅.

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